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Expressions émanant du monde équestre…

repère(s) :langue

Depuis des siècles, le cheval a imprimé une empreinte profonde et vérifiable dans la langue comme dans l’imaginaire collectif, et nombre d’expressions figurées en portent la trace directe, tant sur le plan sémantique qu’étymologique. Ainsi, « désarçonner » signifie d’abord, au sens propre attesté dès le XVe siècle, faire tomber quelqu’un de sa selle [l’arçon étant une partie de la selle], avant de désigner, par extension parfaitement cohérente, le fait de déstabiliser moralement ou intellectuellement une personne. De même, « s’emballer » provient du comportement du cheval qui, échauffé, cesse d’obéir aux rênes et part à l’emballement ; le passage au figuré, documenté dès le XVIIe siècle, permet de décrire une émotion, une machine ou une situation qui échappe au contrôle. « S’atteler à une tâche » transpose avec une grande précision l’action d’attacher un cheval à un harnais de travail [atele en ancien français] vers l’idée de se mettre sérieusement à l’ouvrage, tandis que « mettre le pied à l’étrier » conserve presque intact le geste équestre initial pour signifier donner à quelqu’un l’élan ou les moyens nécessaires pour commencer une entreprise. La même logique métaphorique se retrouve dans « tenir les rênes » (diriger), « aller au galop » (aller très vite) ou « changer de cheval en cours de route » (modifier sa stratégie trop tard), toutes expressions solidement ancrées dans la pratique équestre avant de se fixer dans l’usage figuré. Ce phénomène est présent dans la plupart des langues qui ont été en contact avec les pratiques équestres : l’anglais emploie « to rein in » pour dire « contenir », « to get back in the saddle » pour évoquer le fait de se remettre après un échec, ou encore « dark horse », issu des courses hippiques, pour désigner un outsider inattendu ; l’espagnol parle de « tomar las riendas » (prendre le contrôle) et de « caballo de batalla » pour un sujet central et récurrent ; l’allemand confirme cette pénétration avec « die Zügel fest in der Hand halten » (tenir fermement les rênes) ou « ein Steckenpferd haben », le « dada », passion personnelle figurée à partir du cheval-bâton. Même le latin a légué des images durables, comme « equus Troianus », devenu dans toutes les langues européennes le symbole d’une ruse dissimulée. En chinois, 马不停蹄 (mǎ bù tíng tí) [« le cheval ne s’arrête pas de taper du sabot »] évoque une action menée sans relâche. L’ensemble de ces expressions montre comment un animal longtemps indispensable au transport, à la guerre et au travail agricole a servi de véritable matrice cognitive : la langue a domestiqué l’expérience équestre pour penser l’effort, le pouvoir, l’élan, la maîtrise ou la perte de contrôle, si bien que, aujourd’hui encore, nous parlons littéralement « à cheval » sur des images anciennes sans toujours en avoir conscience.

Pantopique(s) lié(s) :
chevallg allemandlg anglaislg chinoislg espagnollg français