Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Par : Charles Baudelaire
Source : L’invitation au voyage | 1857
[ développement ]« L’Invitation au voyage » est un poème de Charles Baudelaire publié en 1857 dans Les Fleurs du Mal, au sein de la section « Spleen et Idéal », puis repris en prose dans Le Spleen de Paris. Il s’inscrit dans le contexte du XIXᵉ siècle marqué par le mal-être moderne, l’ennui et la quête d’un ailleurs idéalisé. Le poème met en scène une invitation adressée à une femme aimée, souvent associée à Marie Daubrun, muse de Baudelaire, et propose un voyage imaginaire vers un pays rêvé, harmonieux et sensuel. Cet ailleurs n’est pas un lieu réel mais un espace poétique construit par le désir, où règnent l’ordre, la beauté et la douceur. Baudelaire y oppose ainsi l’idéal à la réalité pesante du spleen. La musicalité du poème, fondée sur les répétitions, les rythmes lents et les images sensorielles, renforce cette impression d’envoûtement. Cette dimension musicale a favorisé sa mise en musique, notamment par Henri Duparc en 1870, qui en fait une célèbre mélodie pour voix et piano. La composition de Duparc prolonge l’atmosphère rêveuse et sensuelle du texte, traduisant en musique l’élan vers l’idéal et l’évasion intérieure voulus par Baudelaire.
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