« C’est un outil d’une merveilleuse utilité que la mémoire, et sans lequel le jugement remplit son office avec bien de la peine. Elle me manque tout à fait. Ce qu’on me veut proposer, il faut que ce soit par morceaux, car répondre à un propos où il y aurait plusieurs points différents, ce n’est pas en mon pouvoir. Pour apprendre trois vers, il me faut trois heures ! Elle me sert mieux à l’improviste. Il faut que je la sollicite nonchalamment, car si je la presse, elle se sidère, et dès qu’elle a commencé à chanceler, plus je la sonde, plus elle s’empêtre et s’embarrasse. Elle me sert à son heure, non pas à la mienne. C’est le réceptacle et l’étui de la science que la mémoire. L’ayant si défaillante, je n’ai pas fort à me plaindre si je ne sais guère. Je feuillette les livres, je ne les étudie pas. Ce qui m’en reste, c’est chose que je ne reconnais plus être d’autrui. L’auteur, le lieu, les mots, et les autres circonstances, je les oublie aussitôt. Et je suis si excellent à oublier que mes écrits mêmes et mes propres compositions, je ne les oublie pas moins que le reste. »
Source : [Extrait du spectacle d’Eric Sanson – Montaigne | Les Essais | Jouir loyalement de son être]
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